"Ils m’ont jugé à pendre, Que c’est dur à entendre, chantait Montand dans la Complainte de
Mandrin, A pendre et étrangler, Sur la place du, vous m’entendez, A pendre et étrangler sur la place du marché."
Mandrin est mort il y a précisément 250 ans, le 26 mai 1755, rompu vif sur un échafaud et achevé sur une roue.
Mais qui était au juste ce bandit dont la légende était née de son vivant ?
Intelligent, séduisant… mais hors la loi
Celui qu’on allait surnommer le colonel général des contrebandiers de France,
Louis Mandrin, est né en 1726 à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs en Dauphiné. Grand, mince, avec
des yeux bleus et des cheveux châtains, l’esprit vif et hardi, il plaisait aux femmes et
montrait de l’ambition. Mais il était le fils d’un forgeron. "Je me sens du courage et
quelque talent, que n’ai-je de la naissance ?"
Son intelligence lui avait valu d’être surnommé Le Renard lorsqu’il était enfant.
Mais il ne la mit pas au service du Royaume. Il préféra quitter l’armée où il s’était
engagé dans un premier temps car il était devenu impossible pour un roturier d’y faire
carrière et il se mit à fabriquer avec son frère de la fausse monnaie sur la forge paternelle !
Son frère "y laissa la tête et le reste au bout d’une corde" mais Louis Mandrin fut assez
habile pour s’échapper et ce n’est qu’une effigie en paille à son nom qu’on pendit haut et court.
La gabelle, l’impôt le plus impopulaire
A cette époque, la gabelle, l’impôt sur le sel, rapporte à l’État un
tiers des impôts indirects tout en ne pesant vraiment que sur la moitié du pays, chaque
province étant assujettie à des taux différents. Or, la gabelle est de loin et partout
l’impôt le plus impopulaire parce qu’il taxe un produit de première nécessité (il n’y a
alors guère d’autre moyen de conservation des aliments que le salage) et qu’il impose
des achats obligatoires auprès des Fermes générales à des tarifs fort élevés.
"Chef des contrebandiers de France"
Faut-il dès lors s’étonner que Mandrin soit devenu un bandit populaire en choisissant
de secouer le joug des Fermiers généraux ? S’entourant de contrebandiers, de soldats déserteurs, de proscrits,
il attaqua à partir de 1754 les convois et les magasins de la Ferme générale pour, disait-il,
recouvrer les sommes qui avaient été volées par l’État. Il n’attaquait ni le peuple ni les bourgeois,
mais visait avec intelligence et efficacité les fermiers généraux, les gabelous, les soldats et les
troupes envoyées à sa poursuite. Lorsqu’il passait dans une ville, il s’emparait de la prison et
délivrait ceux qui y étaient enfermés pour n’avoir pu payer leurs impôts ou pour avoir passé du sel ou
du tabac en contrebande. Il allait jusqu’à signer de son nom les registres de levée d’écrou : "libéré par Mandrin",
écrivait-il en face de chaque nom !
Une légende qui passe les siècles
"Ce brave contrebandier ne manqua ni d’audace ni d’esprit, écrivit Stendhal
à son propos ; quoique immoral, Mandrin eut cent fois plus de talent militaire que les généraux
de son temps et finit noblement sur l’échafaud de Valence". Ses prouesses et ses libéralités
avaient déjà fait de Mandrin une légende de son vivant. Sa mort ne fit qu’accentuer sa notoriété.
Après son arrestation, il fut condamné à une fin abominable : "à avoir les bras, jambes, cuisses
et reins rompus, vif, sur un échafaud, et mis ensuite sur une roue". Jusqu’à la fin, il montra
de l’humour et du courage. "Voilà bien du monde", dit-il en constatant combien la foule était
dense autour de l’échafaud le jour du supplice. Puis il présenta ses pieds et ses mains au
bourreau : "Mon ami, je t’ai conservé la vie, hâte-toi de me la ravir".
L’histoire de sa vie, publiée quelques semaines plus tard, connut un nombre considérable
de rééditions. Traduite en allemand et en italien, elle resta longtemps en France
un des plus grands classiques de la littérature de colportage. Au fil des lignes,
Mandrin était toujours vivant...